Cour du Languedoc, 19 septembre 2014, à la tombée du jour. Les gamins cavalent entre les chaises en plastique blanc alignées devant un mur nu. Les anciens discutent, appuyés sur leur canne, pendant qu’une odeur de thé à la menthe et de pop-corn flotte dans la cour. Pas de match de l’OM ni de série policière ce soir-là : le spectacle est là, et c’est un film que les gens de la résidence ont fabriqué eux-mêmes. C’était la première fois qu’on voyait Borny se regarder sans filtre, sans voix off extérieure, sans caméra de reportage posée sur un fait divers.
Trois ans pour faire un film, pas un reportage
L’association Bouche à Oreille n’est pas arrivée avec un scénario bouclé. Julie Garelli et Stéphane Glanois ont commencé par habiter le quartier. Pas au sens figuré : ils ont passé trois ans dans la Cour du Languedoc et autour, à écouter les souvenirs, à collecter des bouts de vie, à faire écrire les mères de famille, les jeunes du pied d’immeuble, les retraités du marché du mercredi. L’idée était claire dès le départ : les habitants ne devaient pas être des figurants, mais des co-auteurs.
Le résultat, « Premiers jours », échappe à toutes les cases. Ce n’est ni un documentaire sociologique ni une fiction. Des scènes du passé rejouées par ceux qui les ont vécues, des textes dits face caméra, des plans muets sur la rocade ou le square Jean-Macé. On y voit une mère raconter son arrivée avenue de Strasbourg, des ados improviser une dispute de cour d’école, un monsieur refaire le geste de son premier jour à l’usine. Le montage mêle les époques, les voix, les langues. Ce qui tient l’ensemble, c’est la matière humaine accumulée pendant toutes ces années. Ce choix du temps long a coûté cher en énergie, mais il a rendu le film impossible à copier.
Ce que la caméra a changé dans le regard du quartier
Le soir de la projection, la Cour était pleine. Des gens venus du centre-ville, de Queuleu, de Vallières, et surtout des habitants qui n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de cinéma. Quand les premières images sont apparues sur le mur, un silence bizarre s’est installé. Pas le silence poli d’une salle obscure, plutôt celui de quelqu’un qui se reconnaît dans une photo ancienne et ne sait pas s’il doit en rire ou en pleurer.
Ce soir-là, on a découvert que son histoire pouvait intéresser au-delà de la rocade, et que la parole des habitants pouvait exister ailleurs que dans le micro tendu après une rixe. Pas besoin d’un drame pour que la Cour du Languedoc fasse la une. C’est la logique qu’on tient depuis dans nos articles.
Bouche à Oreille a rendu visible une mécanique souvent oubliée : quand tu vis à Borny, tu passes ton temps à être défini par des gens qui n’y habitent pas. « Premiers jours » a inversé le sens du regard. Ce sont les habitants qui ont choisi ce qu’ils voulaient montrer, ce qu’ils voulaient taire, et comment ils voulaient le dire. Le film n’a pas gommé la dureté du quotidien, il n’a pas transformé le quartier en carte postale. Mais il a prouvé qu’un quartier populaire pouvait produire une œuvre qui tient la route sans tutelle artistique et sans misérabilisme.
Les semaines suivantes, l’effet domino s’est fait sentir. Le centre social a vu débarquer des jeunes qui voulaient faire du son ou monter un atelier vidéo. Des mamans ont demandé comment écrire leurs propres récits. La régie de quartier a même accepté de prêter un local pour des répétitions. Rien de spectaculaire, une micro-dynamique, mais qui a compté pour ceux qui pensaient que la culture s’arrêtait au pont de la Préfecture.
Douze ans plus tard, on en parle encore au marché
Il suffit de prononcer « le film de la Cour du Languedoc » chez Momo ou à la sortie du marché du mercredi pour voir des visages s’illuminer. Certains en parlent comme d’une légende, d’autres comme de leur quart d’heure de célébrité. Ce qui reste, c’est le sentiment d’avoir été entendu sans être jugé.
Le projet n’a pas eu de suite directe. L’association a poursuivi d’autres aventures, le film a été diffusé ici et là, puis s’est retiré dans une forme de mémoire partagée, hors d’atteinte des algorithmes. Mais son empreinte demeure. Dans l’agenda de BornyBuzz, quand on voit passer un atelier d’écriture ou une résidence d’artistes à la Patrotte, on sait qu’une partie de la confiance acquise vient de ce premier geste. Le quartier a intégré que la création n’était pas un luxe réservé à l’hypercentre, et personne n’a envie de revenir en arrière.
Et si on recommençait ?
La question revient chaque année au conseil citoyen ou dans une conversation de cage d’escalier. Un « Premiers jours 2 » serait une fausse bonne idée si on se contentait de singer le format. Ce qui a marché, c’est la sincérité du temps passé, pas la recette. À Bellecroix, des ateliers vidéo sont nés autour du City Stade avec la même envie, sans prétendre égaler l’original.
Le cinéma du réel, version Metz-Est
Si « Premiers jours » continue d’intriguer, c’est parce qu’il occupe une place à part dans le paysage culturel messin. On a l’habitude de voir des résidences d’artistes parachutées quelques semaines dans un quartier, avec un rendu propre sur plan de communication. Ici, le processus a duré trois ans sans garantie de résultat. L’esthétique n’est pas léchée, le son tremble parfois, mais chaque plan contient une nécessité que n’ont pas les productions institutionnelles.
Ce modèle de cinéma du réel en pied d’immeuble est difficilement exportable. Il repose sur une relation de confiance que seules des années de présence permettent de tisser. Julie Garelli et Stéphane Glanois n’étaient pas des intervenants de passage, ils faisaient partie du décor, ils mangeaient à la même table.
À Metz-Est, on n’a pas besoin qu’un producteur parisien vienne nous expliquer ce qu’est la diversité. On sait ce qu’on a à dire. Le tout est de trouver l’espace, les moyens, et la liberté de le faire. « Premiers jours » a montré qu’une cour pouvait devenir une salle de cinéma, et qu’un quartier pouvait écrire lui-même son générique de fin.
Questions fréquentes
Où peut-on voir « Premiers jours » aujourd’hui ?
Le film n’est plus disponible en ligne depuis la fermeture des premières plateformes qui l’hébergeaient. La meilleure piste reste de contacter directement l’association Bouche à Oreille si elle est encore active, ou de solliciter les archives du centre social de Borny. Certaines projections privées sont parfois organisées lors d’événements sur la mémoire du quartier.
Qui était derrière le projet au juste ?
L’association Bouche à Oreille, portée par la metteure en scène Julie Garelli et le vidéaste Stéphane Glanois, a coordonné le projet. Leur méthode reposait sur une présence continue dans la Cour du Languedoc, avec des ateliers d’écriture, de vidéo et de théâtre ouverts à tous les volontaires, sans prérequis.
Peut-on monter un projet similaire ailleurs aujourd’hui ?
Oui, mais à condition de ne pas chercher à reproduire la même recette. Les dispositifs de la politique de la ville ou certains budgets participatifs peuvent financer ce type d’initiative. L’essentiel est de commencer par écouter, de s’ancrer durablement et de ne pas imposer un calendrier trop serré. Chaque quartier a sa propre matière à filmer.
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