Mon smartphone, ma mère et moi

On parle beaucoup des adolescents et de leur smartphone. Dans les représentations des adultes, ils seraient inconscients des risques et ignoreraient le danger. Leur usage serait, bien entendu, excessif et ils passeraient leur temps à harceler ou à se faire harceler. Pour comprendre quels sont les rapports qu’entretiennent les adolescents avec le numérique, le médiateur de Bornybuzz a mené l’enquête auprès de quatre adolescentes résidant dans un quartier populaire et scolarisées en troisième. Les entretiens de groupe ont eu lieu en 2019.

Technologies de l’information et de la communication

Les réseaux sociaux

Les quatre adolescentes utilisent préférentiellement Snapchat et Instagram. Si elles ont installé Facebook et Messenger sur leur smartphone, elles ne l’utilisent que parfois avec les adultes : leur mère ou une éducatrice qui « m’envoie des jeux sur Messenger pour jouer avec elle. Je regarde mais je ne joue pas parce que je n’ai pas envie ».

Elles définissent un réseau social comme une application et l’illustrent par ses fonctionnalités : envoyer des messages ou des photos, s’appeler, partager des choses, communiquer. Concernant les contenus qu’elles publient, elles distinguent ceux qu’elles veulent conserver sur leur profil des « trucs inutiles », c’est-à-dire des scènes de la vie quotidienne qu’elles partagent via leurs stories. Une d’entre elles, qui se définit comme « pudique », ne publie pas de photos d’elle parce qu’elle n’a pas envie que « les gens zooment sur ma tête ». Les autres sont moins précautionneuses du moment que « la photo est bien ». Toutes disent faire attention à leur vie privée et leur compte Instagram est privé car « il y a trop de gens bizarres ». Leur compte Snapchat, par contre, est ouvert parce que les publications sont éphémères et que l’on est prévenu si quelqu’un screen une photo (c’est-à-dire en fait une capture d’écran). Elles semblent être parfaitement au courant des règles de confidentialité de base (elles ont désactivé la géolocalisation) et du droit à l’image en général : « ce que tu postes sur les réseaux sociaux ne t’appartient plus ».

Évidemment, elles regardent des vidéos sur Instagram et Youtube. Elles ne partagent pas beaucoup, commentent peu et likent une vidéo quand le créateur le demande. Les contenus qu’elles regardent préférentiellement sont des « chanteurs », des tutoriels beauté, de la nourriture, et « des trucs qui font rire ».

Elles connaissent Tik Tok mais ne l’utilisent pas énormément ou ne l’utilisent plus : « c’est la honte ». Il semble que, pour elles, l’usage de ce réseau social soit réservé aux plus jeunes (« l’année dernière, TikTok c’était la vie. »). En grandissant, ce réseau paraît puéril, même si elles reconnaissent parfois y regarder des gens.

Pour elles, les réseaux sociaux, Youtube et Netflix ont remplacé la télévision qu’elles ne regardent pas sauf, de temps en temps, avec leurs parents. Ainsi, leur écran est l’activité du soir. Elles jugent la télévision ennuyeuse et en parle comme une activité à faire en famille. Par contre, les repas semblent être des moments sans écran. Alors qu’on s’attend à ce qu’elles souhaitent privilégier le temps passé en famille, pour elles, ce serait plutôt parce que « il faut bien recharger ».

Écosystèmes numériques

Les adolescentes ne savent pas comment sont rémunérées les applications qu’elles utilisent. En guise de réponse, elles émettent des hypothèses qui ne sont guère concluantes. Elles évoquent le nombre de Snaps, le nombre de téléchargements de l’application, « le nombre de personnes qui vont dessus qui fait augmenter je ne sais pas trop quoi en fait », elles évoquent même « l’État ». Elles ne font donc pas le lien entre publicité et rémunération des plateformes, n’ont jamais entendu parler de publicités ciblées et n’ont qu’une vague représentation de l’utilisation de leurs données personnelles dans le financement des applications. Après une brève explication du mécanisme, les avis divergent. Pour une adolescente, « c’est bien » parce que « c’est mieux que d’avoir des publicités qui ne nous intéressent pas » ; pour une autre, « ça fait bizarre » parce qu’ « on te suit partout ». Cependant, si on leur laissait le choix entre ce système de financement en contrepartie d’une surveillance permanente et une formule payante par abonnement, à l’unanimité elles opteraient pour le système par publicité. L’une d’entre elles évoque alors la « YouTube monnaie » (un système de financement de la plateforme et de rétribution des diffuseurs). Paradoxalement, elles ont une meilleure connaissance de ce qui pourrait leur permettre de monétiser leurs interactions en ligne que de la monétisation du système global. Par contre, lorsqu’on évoque les systèmes de surveillance comme la reconnaissance faciale, une adolescente parle spontanément de « Big brother », une autre avoue être choquée et une autre s’étonne : « en fait, tu ne peux plus rien faire dans ta vie ! ».

Économie de l’attention et influence sociale

D’après les adolescentes, les flammes dans Snapchat (échanger des photos avec quelqu’un  pendant au moins 3 jours d’affilée) n’ont d’autre fonction que d’avoir plein de flammes. Elles reconnaissent que les flammes « ne servent à rien mais genre, des fois, c’est bien ». Pour elles, cette pratique n’a pas d’autre fonction que de s’amuser. Quand on cherche à en savoir plus, elles disent que c’est « inexplicable » et qu’il s’agit d’une « routine ». Avoir plein de flammes ne leur donne pas l’impression de paraître plus intéressante ou importante. De même, avoir beaucoup de followers sur Instagram ne leur semble pas important. Pour elles, ce n’est important que pour ceux qui veulent devenir influenceurs mais cela ne les intéresse pas. 

Information

Même si elles reconnaissent l’utiliser moins que Snapchat, elles ont installé une application pour réviser le brevet. En dehors des « tutos pour le maquillage et la coiffure », elles affirment s’informer en ligne. Une illustre ce propos à partir d’exemples : « j’ai appris sur Snap que Marine Le Pen allait venir à Metz ». Elles sont, bel et bien, dans une logique où l’information vient à elle. Autrement dit, leur intérêt pour l’information semble limité.

Les dangers et les risques

Le cyberharcèlement

La notion de cyberharcèlement vient naturellement dans la discussion. Pour elles, le cyberharcèlement est le fait de se faire harceler. La différence entre harcèlement et cyberharcèlement tient du fait que, dans le second, il n’y a pas de violence physique, même si ça peut devenir aussi « très grave ». La notion de défense individuelle est alors pointée du doigt, puisqu’une personne qui se fait harceler est « une personne plus faible qui est dans l’incapacité de répondre ».

Les attaques dont les adolescentes sont l’objet sur les réseaux sociaux sont perçues comme « grave blessantes ». Elles portent sur le physique ou la tenue vestimentaire. À côté de ses attaques, il y a les rumeurs qui proviennent « des personnes qui parlent derrière le dos » et qu’il est impossible de démentir une fois qu’elles se sont propagées. Pour les adolescentes, la rumeur peut aussi mener au harcèlement. À noter que, dans leurs propos, le harcèlement est décrit comme un phénomène de groupe et non comme le fait d’une personne qui serait l’acteur principal du harcèlement. Les adolescentes sont également formelles sur un point : les « embrouilles » n’ont rien à voir avec le harcèlement !

Sollicitations sexuelles

Quand on leur demande si elles ont déjà rencontré des problèmes en ligne, deux des quatre adolescentes répondent spontanément : « non ! ». Une troisième raconte alors qu’une fois, un inconnu avec qui elle venait d’entrer en contact lui a envoyé une photo de ses organes génitaux sans échange préalable. Cette révélation déclenche l’hilarité générale. Une autre adolescente reconnaît avoir reçu des nudes. Il s’agissait d’une inconnue lesbienne. Elle l’a bloquée après lui avoir fait remarquer qu’elle n’était pas intéressée. Idem pour l’autre adolescente non sans avoir « insulté évidemment » l’individu. Par contre, elles n’en ont pas parlé à leurs parents pour ne pas se « faire retirer Snap ».

L’adolescence

Quête d’autonomie

Toutes les mères sont sur les réseaux sociaux et ont leur fille en amie pour les « espionner ». Les jeunes tentent de les bloquer mais les adultes insistent pour voir leurs stories. Les mères essaient de communiquer avec leurs filles, ce qui ne semble pas plaire à ces dernières : « elle m’envoie sa tête avec des filtres. Ça m’énerve. Je te jure, c’est la honte ! ». Une autre mère a un groupe pour la famille sur lequel elle publie des vidéos de sa fille, par exemple, en train de dormir, ce qui bien entendu ne plaît pas à l’adolescente. Une autre a demandé tous les amis de sa fille en amis afin de pouvoir la surveiller. Elle questionne souvent sa fille sur les contenus qu’elle publie. Une autre encore a tous les codes des réseaux sociaux de sa fille et il lui arrive parfois d’usurper son identité pour discuter avec ses amis, sauf que ces derniers comprennent rapidement le stratagème à cause de la syntaxe. Si ces comportements énervent les adolescentes, elles reconnaissent que c’est aussi pour les protéger et font avec ces mères qu’elles considèrent comme intrusives ou à côté de la plaque, comme lorsqu’elles leur demandent comment utiliser Snapchat. On constate donc que l’acquisition de l’autonomie n’est pas aisée. Et que s’il y a une forme de contrôle parental, il se trouve mélangé avec d’autres usages qui peuvent brouiller la frontière des générations. Ce brouillage est à l’initiative des adultes.

Image de soi

Lorsque les adolescentes s’échangent des trucs et astuces, on comprend l’importance pour l’image de soi que revêtent ces interactions via les outils numériques. À un moment de l’entretien, une adolescente évoque une fonctionnalité de Snapchat découverte par l’une d’entre elles dans un tuto. Pour visionner le contenu d’un message sans que l’expéditeur ne puisse savoir que le message a été vu, il faut appuyer simultanément sur Amis et le Message. En découvrant cette fonctionnalité, une adolescente s’exclame : « ça va me sauver la vie ! ». Pour elle, cela permet de se donner un temps de réflexion avant de répondre sans que la personne ne soit au courant de ce délai de réflexion. Ne pas répondre tout de suite est « un manque de respect ». Aussi, cette fonctionnalité qui permet de différer la réponse permet d’élaborer la meilleure réponse possible. À travers leurs explications quelques peu balbutiantes, on comprend que ces interactions engagent plus que le simple aspect conversationnel, l’image qu’elles donnent d’elles-mêmes en dépend. Leurs échanges via les outils numériques sont donc éminemment contrôlés et codifiés. On comprend alors à quel point la réputation et l’image que l’on donne de soi sont importantes à cet âge.

Socialisation

Les adolescentes ont ou ont déjà eu des personnes qu’elles n’ont jamais vues dans leurs amis. Elles entrent en contact avec ces personnes en faisant des pubs via leurs stories ou des flammes. Les photos envoyées ne sont pas forcément d’elles. Il peut s’agir de « noir avec des lettres », d’emojis ou de « n’importe quoi ». Le fait d’avoir beaucoup d’amis est rapproché au fait d’être sociable. Les discussions sont médiatisées par les publications des uns et des autres. Les inconnus ne sont pas plus considérés comme des confidents que leurs amis de la vraie vie.

Autorégulation

Une adolescente n’utilise pas les réseaux sociaux cette année car elle se « motive pour l’école ». Elle reconnait avoir « fait n’importe quoi l’année dernière ». Après en avoir discuté avec sa mère, elle a décidé de se tenir à l’écart. Si on comprend qu’au départ, il s’agissait d’une punition, elle est assez fière d’affirmer : « maintenant, j’ai redroit mais j’y vais plus parce qu’après, je vais refaire n’importe quoi ».

Quand on leur demande combien d’heures elles passent chaque jour sur les réseaux sociaux, elles ont le réflexe d’aller voir dans leur smartphone la « lecture temps d’écran et je ne sais pas trop quoi ». Elles détaillent alors le temps passé à chaque activité. Les temps qu’elles annoncent se situent entre 1 heure 30 et 3 heures. Elles expliquent alors les fonctionnalités de l’option, notamment la possibilité de limiter le temps d’utilisation de certaines applications. Une adolescente s’étonne d’être 48 minutes au-dessus de la moyenne, puis détaille le nombre de notifications et d’actions qu’elle effectue. Elle s’étonne alors que « Snap  c’est énorme ! ». Si elles connaissent toutes cette fonctionnalité de leur téléphone, une seule reconnaît s’en servir pour réguler ses usages. 

Les relations sentimentales

Concernant les relations sentimentales, elles évoquent des relations secrètes, des tromperies. La confiance est également évoquée. D’une manière générale, en ce qui concerne les affaires de cœur, le numérique est le lieu du « fake ». On sent bien que le groupe est un frein à s’exprimer sur ce sujet. Certaines reconnaitront du bout des lèvres l’existence de  comptes secrets, sans avouer en posséder un elle-même ou se livrer à des expérimentations.

Alors, les ados connectés ?

Les adultes ont bien souvent des a priori concernant les adolescents et ils ont peur de ce que ces derniers font sur leur smartphone (Lachance, 2019). Contrairement aux idées reçues, les adolescents ne souhaitent pas à tout prix transgresser les interdits (ibid.). Ils intègrent même les normes et les messages de prévention (Cordier, 2015; Lachance, 2019); et ont besoin de l’accompagnement des adultes (ibid.). Ce qu’ils supportent mal, c’est l’intrusion dans leur intimité (Lachance, 2019), même si, comme en témoignent ces quatre adolescentes, ils sont bien obligés d’admettre que c’est pour leur bien. Aussi, au sujet des adolescents et de leur smartphone, il semble que les représentations qu’ont les adultes sont souvent caricaturales. Comme le dit fort justement Dana Boyd (2016), la problématique ne se situe pas forcément au niveau des technologies :

Que les médias sociaux soient devenus leur principal lieu de sociabilité n’a rien à voir avec la technologie, mais bien plus avec les restrictions parentales et les agendas trop remplis. Les adolescents se tournent vers n’importe quel environnement qui leur permet de rester avec leurs amis, et en deviennent obsédés. La plupart ne sont pas dépendants aux médias sociaux ; s’ils doivent l’être à quelque chose, ils sont accros les uns aux autres.

Bibliographie

Boyd, Danah. (2016). C’est compliqué : Les vies numériques des adolescents. C & F éditions

Cordier,  Anne. (2015). Grandir connectés. C & F éditions.

Lachance, Jocelyn. (2019). La famille connectée. De la surveillance parentale à la déconnexion des enfants. Erès.


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